1er mai : Fête du Travail en France, histoire et muguet

Le 1er mai est le jour férié le plus particulier du calendrier français. C'est le seul qui soit légalement obligatoirement chômé et payé pour l'ensemble des salariés, sans exception possible, quelle que soit la branche d'activité ou la taille de l'entreprise. Travailler un 1er mai est une décision lourde de conséquences pour un employeur : les salariés contraints de travailler ce jour ont droit à une majoration de 100 % de leur salaire, en plus du maintien de leur rémunération habituelle.

Cette singularité légale est le reflet d'une histoire particulièrement riche, qui mêle des luttes ouvrières internationales, une violence réprimée à Chicago et en France, des réformes sociales majeures, et une tradition florale venue de la Renaissance.

Chicago 1886 : l'origine oubliée

La Fête du Travail française trouve son origine à des milliers de kilomètres de Paris, dans les usines américaines de la fin du XIXe siècle. Le 1er mai 1886, des centaines de milliers d'ouvriers américains se mirent en grève pour réclamer la journée de travail à huit heures.

À Chicago, les tensions culminèrent le 4 mai lors du drame de Haymarket Square : une bombe explosa pendant une manifestation, faisant plusieurs morts parmi les policiers et les travailleurs. Huit anarchistes furent arrêtés, et quatre d'entre eux furent pendus. Ces exécutions, perçues comme une injustice par le mouvement ouvrier mondial, transformèrent la date du 1er mai en symbole de la lutte des travailleurs.

Trois ans plus tard, en juillet 1889, la IIe Internationale socialiste se réunit à Paris à l'occasion du centenaire de la Révolution française. Sur proposition du syndicaliste français Raymond Lavigne, les délégués adoptèrent une décision majeure : organiser, dans tous les pays, une grande manifestation le 1er mai 1890 pour réclamer la journée de huit heures. Le 1er mai cessait alors d'être seulement une date américaine. Il devenait une journée internationale de mobilisation ouvrière.

Fourmies 1891 : le sang en France

Les premiers cortèges du 1er mai en France furent marqués par des symboles forts. On vit notamment apparaître le triangle rouge, dont les trois côtés résumaient l'idéal revendiqué : huit heures de travail, huit heures de sommeil, huit heures de loisirs.

Dès le 1er mai 1891, dans la ville de Fourmies dans le Nord, la confrontation entre manifestants et forces de l'ordre tourna au drame. Les soldats tirèrent sur la foule, tuant neuf personnes dont plusieurs jeunes femmes et adolescents. Cette fusillade de Fourmies, comme celle de Haymarket Square cinq ans plus tôt, entra dans la mémoire collective ouvrière française et renforça la charge symbolique de la date.

Les luttes pour la journée de huit heures durèrent encore plusieurs décennies. Ce fut le 23 avril 1919 que le Sénat français ratifia enfin la journée de huit heures, faisant du 1er mai de l'année suivante, à titre exceptionnel, une journée chômée. Le 1er mai 1920 fut ainsi le premier 1er mai légalement chômé en France.

De la revendication au jour férié légal permanent

La transformation du 1er mai en jour férié permanent fut graduelle et marquée par des allers-retours. Dès le début des années 1920, la date fut officiellement désignée comme journée de revendication nationale, mais sans caractère obligatoirement chômé pour tous.

En 1936, avec l'arrivée au pouvoir du Front populaire et de Léon Blum, les grandes manifestations du 1er mai prirent une ampleur considérable. Les négociations des accords Matignon aboutirent à l'obtention des congés payés et de la semaine de 40 heures, deux conquêtes sociales majeures directement liées aux mobilisations ouvrières.

Puis vint la Seconde Guerre mondiale et le régime de Vichy, qui choisit d'instrumentaliser la date. En 1941, le 1er mai fut décrété "Fête du Travail et de la Concorde sociale" par le maréchal Pétain, dans une tentative de détourner le 1er mai de sa signification revendicatrice vers une célébration du travail conforme à l'idéologie du régime. Ce détournement laissa des traces dans le nom officiel de la fête : le 1er mai s'appelle encore officiellement la "Fête du Travail" en France, même si les syndicats continuent de le vivre d'abord comme une journée de revendication.

C'est le 30 avril 1947, sous la IVe République, que la mesure fut définitivement inscrite dans la loi : le 1er mai devint un jour obligatoirement chômé et payé pour tous les salariés.

Le muguet : une histoire parallèle

La tradition du muguet le 1er mai est, elle, bien plus ancienne que la lutte ouvrière. Ces deux histoires se sont croisées au début du XXe siècle, mais elles ont des origines totalement indépendantes.

La tradition du muguet remonte à la Renaissance. Au printemps 1561, le roi Charles IX, en visite dans la Drôme, reçut un brin de muguet en guise de porte-bonheur. Charmé par cette attention, il décida d'en offrir chaque année aux dames de sa cour le premier jour de mai. La fleur, symbole de bonheur et de renouveau printanier, s'associa ainsi durablement à cette date.

Au tournant du XXe siècle, dans les milieux ouvriers et militants parisiens, le muguet commença à remplacer l'églantine rouge qui servait jusque-là d'emblème lors des manifestations du 1er mai. En 1907, à Paris, le muguet supplanta définitivement l'églantine, et le brin de muguet fut porté à la boutonnière avec un ruban rouge.

Une tradition parisienne ancienne voulait que les forts des Halles portent le muguet au président de la République au palais de l'Élysée le matin de chaque premier mai. Cette pratique a survécu longtemps dans la symbolique de la fête.

La vente de muguet sans déclaration de commerce

Depuis 1936, il est légalement autorisé de vendre du muguet sans commerce déclaré le 1er mai. C'est l'une des rares dérogations au droit commercial qui permette à n'importe quelle personne, syndical, associatif, ou simple particulier, de vendre ce produit dans la rue sans avoir besoin d'un kiosque ou d'une autorisation spéciale.

Cette disposition explique les dizaines de petits stands improvisés que l'on voit fleurir sur les trottoirs français chaque 1er mai. C'est un marché informel légal, encadré par une tolérance ancienne qui n'a jamais été remise en question.

La production de muguet est aujourd'hui concentrée dans la région nantaise. La Loire-Atlantique produit environ 70 % du muguet vendu en France, avec plusieurs dizaines de millions de brins expédiés dans tout le pays dans les jours précédant le 1er mai.

Le 1er mai en pratique pour les salariés

Le cadre légal du 1er mai est plus strict que celui des autres jours fériés. L'article L.3133-4 du Code du travail stipule que le 1er mai est "le seul jour de fête légale" obligatoirement chômé. Les dérogations sont très limitées :

Les entreprises dont la nature de l'activité ne permet pas l'interruption du travail peuvent faire travailler leurs salariés le 1er mai. C'est le cas des établissements de santé, des transports, de la sécurité, de certains secteurs industriels utilisant des feux continus. Mais dans ces cas, le salarié a droit à une compensation : son salaire du jour est doublé, en plus du maintien de sa rémunération habituelle. Autrement dit, il est payé deux fois pour la même journée.

Cette règle est non négociable : aucune convention collective, aucun accord d'entreprise, aucun contrat de travail ne peut réduire ce droit. C'est une des rares dispositions du droit du travail qui est d'ordre public absolu.

Les défilés syndicaux

Le 1er mai reste la grande journée des syndicats français. Chaque année, des cortèges sont organisés dans toutes les grandes villes. La participation varie considérablement selon le contexte social et politique du moment. Certaines années ont vu des centaines de milliers de personnes défiler, d'autres se sont passées dans une relative discrétion.

Les centrales syndicales (CGT, CFDT, FO, CFE-CGC, CFTC, Solidaires...) organisent chacune leurs propres cortèges, parfois ensemble quand le contexte l'impose, parfois séparément quand leurs analyses divergent. Le 1er mai 2023, dans le contexte de la réforme des retraites, fut l'un des plus mobilisés depuis des années, avec des manifestations dans plus de 200 villes.

Cette dimension revendicatrice est ce qui distingue le 1er mai français d'un simple jour de repos. Pour les syndicats, ce n'est pas une fête du travail au sens festif du terme, c'est une journée de mobilisation pour les droits des travailleurs, héritière directe des luttes de la fin du XIXe siècle.

Le 1er mai dans le reste du monde

La Fête du Travail du 1er mai est célébrée dans la plupart des pays du monde. L'exception notable est celle des États-Unis et du Canada, qui célèbrent leur "Labor Day" le premier lundi de septembre. Cette différence date précisément du mouvement ouvrier de la fin du XIXe siècle : les gouvernements américain et canadien ont choisi de créer une fête du travail à une date différente, en partie pour ne pas valider symboliquement le 1er mai et son lien avec les événements de Haymarket.

En Chine, en Russie, au Vietnam, en Inde, et dans la grande majorité des pays d'Afrique, d'Asie et d'Amérique latine, le 1er mai est férié. C'est l'une des fêtes les plus universellement partagées dans le monde, même si sa signification varie de la commémoration ouvrière à la simple journée de repos selon les contextes politiques.

Le muguet, symbole durable

Ce qui est frappant dans l'histoire du 1er mai français, c'est la superposition de couches historiques très différentes. D'un côté, une date ouvrière, sociale et politique, née dans la violence des grèves américaines de 1886 et des fusillade françaises de 1891. De l'autre, une tradition florale printanière venue de la cour de Charles IX au XVIe siècle. Et entre les deux, un cadre légal unique qui fait de ce jour le seul véritablement intouchable du calendrier du travail.

Aujourd'hui, beaucoup de Français s'offrent du muguet le 1er mai sans savoir grand-chose de l'histoire de Haymarket Square ou de la fusillade de Fourmies. Et c'est peut-être ce qui explique la longévité de la tradition : elle a su combiner une dimension symbolique forte pour les uns (les syndicats, les héritiers du mouvement ouvrier) avec un geste simple et universel pour les autres (offrir des fleurs porte-bonheur à quelqu'un qu'on aime).

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Sources : Code du travail français, art. L.3133-4 ; IIe Internationale socialiste (1889) ; Ministère du Travail ; archives syndicales CGT.