Toussaint : 1er novembre, fête de tous les saints et chrysanthèmes
Le 1er novembre est l'un des jours fériés les plus recueillis du calendrier français. La Toussaint n'est pas une fête joyeuse comme le 14 juillet ou festive comme Noël. C'est une journée de mémoire, tournée vers les disparus, marquée par les visites aux cimetières et les chrysanthèmes. Dans les familles françaises, elle est souvent associée au souvenir des proches décédés, même si, au sens religieux strict, le 1er novembre est la fête de tous les saints, et non la Commémoration des défunts qui, elle, tombe le 2 novembre.
Cette confusion entre le 1er et le 2 novembre est l'une des particularités culturelles françaises autour de cette fête. Elle dit quelque chose de la façon dont les pratiques populaires remodèlent les distinctions théologiques au fil du temps.
Ce que célèbre vraiment la Toussaint
Le nom "Toussaint" vient de "Tous les Saints". Chaque 1er novembre, l'Église catholique honore la foule innombrable de ceux et celles qui ont été de vivants témoins du Christ. Cela inclut les saints canonisés (ceux dont l'Église a officiellement reconnu la sainteté après un processus de béatification et de canonisation) mais aussi les saints inconnus, ces millions de personnes dont on ignore le nom et dont la vie a été exemplaire sans que l'Église n'ait eu l'occasion de le constater officiellement.
En ce sens, la Toussaint est une fête d'une portée immense : elle s'adresse à tout le peuple des saints, visibles et invisibles, connus et anonymes. C'est une fête d'abord joyeuse dans son intention liturgique : on fête ceux qui sont dans la gloire.
La Commémoration des fidèles défunts, le 2 novembre, est une fête distincte, davantage tournée vers la prière pour les âmes du purgatoire. C'est une distinction formalisée par l'Église au XIe siècle, avec l'instauration du jour des défunts par les moines de Cluny.
Mais en France et en Belgique, où le 1er novembre est le seul jour férié de cette période, l'usage s'est établi de commémorer les morts ce jour-là plutôt que le lendemain. Les visites aux cimetières, les bougies allumées sur les tombes, les chrysanthèmes déposés : toutes ces pratiques, théologiquement liées au 2 novembre, se font massivement le 1er novembre simplement parce que c'est le jour chômé.
Les origines celtiques et la fête de Samain
La date du 1er novembre n'a pas été choisie au hasard. Les peuples celtes, qui occupaient la Gaule avant la romanisation et la christianisation, avaient choisi cette date pour fêter Samain, une fête dédiée aux morts et célébrant la nouvelle année.
Samain marquait le passage de la saison claire à la saison sombre, le moment de l'année où le voile entre le monde des vivants et celui des morts était réputé particulièrement mince. C'était un moment propice aux rituels, aux offrandes aux ancêtres, aux feux allumés pour chasser les mauvais esprits. Cette cosmologie celtique du passage entre les mondes a des résonances directes avec les pratiques modernes de Halloween (fêté le 31 octobre, veille de la Toussaint) et avec les traditions funéraires du 1er novembre.
Les missionnaires chrétiens qui évangélisèrent les peuples celtiques d'Europe avaient tendance, selon une stratégie bien connue de l'Église médiévale, à récupérer les dates des fêtes paganes existantes plutôt que de les supprimer. En superposant la fête de tous les saints à la date de Samain, l'Église donnait un cadre chrétien à des pratiques populaires déjà ancrées.
Le pape Boniface IV et le pape Grégoire III
L'histoire institutionnelle de la Toussaint commence au début du VIIe siècle. En 609 ou 610, le pape Boniface IV consacra le Panthéon de Rome à la Vierge Marie et à tous les martyrs chrétiens. Cette dédicace donna lieu à une célébration annuelle, fixée initialement au 13 mai.
C'est au VIIIe siècle que la fête prend sa forme actuelle et sa date définitive. Le pape Grégoire III (731-741) consacra une chapelle dans la basilique Saint-Pierre de Rome en l'honneur de tous les saints. Il déplaça la fête au 1er novembre. Son successeur, le pape Grégoire IV, confirma cette date et l'étendit à l'Église universelle, vers 835. Sur le conseil de Grégoire IV, l'empereur carolingien Louis le Pieux institua la fête de tous les saints dans l'ensemble du territoire de l'empire carolingien.
Ce déplacement de mai à novembre n'est pas anodin. Le 1er novembre, qui coïncidait avec la fête celtique de Samain, était déjà associé dans la culture populaire au monde des morts et des esprits. En plaçant la Toussaint à cette date, l'Église opérait une christianisation d'une pratique ancienne.
En 1484, le pape Sixte IV accrut la solennité de la fête en lui ajoutant une octave. En 1914, Pie XI en fit une fête d'obligation, signifiant que tous les catholiques étaient tenus d'y participer par des pratiques religieuses.
La Toussaint et la Première Guerre mondiale
En France, la Toussaint a pris une signification particulièrement forte au cours du XXe siècle, en lien direct avec les deux guerres mondiales. La Première Guerre mondiale (1914-1918) tua environ 1,4 million de soldats français. Presque chaque famille de France fut touchée par un deuil. La Toussaint, fête des morts et fête des saints, devint le moment annuel où ces pertes collectives se donnaient rendez-vous dans les cimetières.
Entre 1920 et 1925, plus de 30 000 monuments aux morts furent érigés dans les communes françaises. Presque chaque village possède aujourd'hui le sien, portant les noms gravés des soldats "morts pour la France". La Toussaint est le jour où ces monuments sont le plus soigneusement fleuris par les habitants et les associations d'anciens combattants.
Ce lien entre la Toussaint et la mémoire des guerres s'est superposé à la signification religieuse initiale, créant une pratique commémorative spécifiquement française qui mêle mémoire personnelle, mémoire collective et fête liturgique.
Les chrysanthèmes : une tradition strictement française
En France, le chrysanthème est la fleur de la Toussaint. Cette association est si forte qu'en offrir un chrysanthème à quelqu'un dans un contexte ordinaire est perçu comme de mauvais goût : c'est une fleur de cimetière.
Cette tradition du chrysanthème à la Toussaint est proprement française et belge. Elle remonte au XIXe siècle, à une époque où le chrysanthème devint populaire dans les jardins français. Résistant aux premiers froids d'automne, il fleurissait précisément à la période de la Toussaint, en faisant une fleur de saison disponible pour décorer les tombes.
Dans d'autres pays catholiques où la Toussaint est également une fête importante (Pologne, Italie, Espagne, Mexique), les fleurs des cimetières sont différentes : roses, oeillets, ou fleurs locales selon les traditions régionales. L'association chrysanthème-Toussaint est donc une spécificité culturelle française, pas une prescription religieuse.
Les fleuristes français réalisent jusqu'à 30 % de leur chiffre d'affaires annuel dans les deux semaines précédant le 1er novembre, uniquement grâce à la vente de chrysanthèmes. C'est l'un des pics commerciaux les plus concentrés de l'année pour la filière florale.
Halloween et la Toussaint
Ces dernières décennies, la veille de la Toussaint, le 31 octobre, a vu s'implanter en France la fête de Halloween, venue du monde anglo-saxon via les États-Unis. Cette fête, qui peut être vue comme une redécouverte des racines celtiques de Samain par un détour américain, coexiste aujourd'hui avec la Toussaint dans le calendrier français.
Cette coexistence est parfois perçue comme une concurrence, notamment par certains milieux catholiques qui y voient une trivialisation de la période. Pour les plus jeunes générations, Halloween est souvent mieux connue que la Toussaint dans sa dimension religieuse. Dans les faits, les deux fêtes semblent avoir trouvé un équilibre : Halloween comme fête festive et enfantine du 31 octobre au soir, Toussaint comme journée de recueillement familial le 1er novembre.
La Toussaint et les vacances scolaires
En France, la Toussaint coïncide avec les vacances scolaires d'automne. Ces vacances, d'environ deux semaines, sont organisées autour du 1er novembre dans tous les calendriers scolaires des zones A, B et C. Cette coïncidence n'est pas un hasard : elle correspond à la tradition, bien antérieure à la scolarisation obligatoire, de libérer les enfants à cette période pour qu'ils puissent aider aux derniers travaux des champs et participer aux rites familiaux liés aux défunts.
Les vacances de Toussaint sont donc parmi les plus anciennes dans leur fondement culturel, même si leur forme institutionnelle est récente.
Le statut légal du 1er novembre
Le 1er novembre est inscrit à l'article L.3133-1 du Code du travail parmi les onze jours fériés légaux. Il n'est pas obligatoirement chômé (seul le 1er mai l'est), mais il est en pratique très largement respecté, notamment dans les secteurs non touristiques.
Son statut civil remonte au Concordat de 1801 et à l'arrêté du 29 germinal an X (19 avril 1802) qui découlait de cet accord. La loi de séparation des Églises et de l'État de 1905 n'a pas remis en cause ces jours fériés hérités, préférant maintenir les traditions calendaires en place plutôt que de provoquer une rupture sociale.
La Toussaint est également fériée dans de nombreux pays européens catholiques : Belgique, Luxembourg, Autriche, Pologne, Hongrie, Italie, Espagne, Portugal. Elle n'est en revanche pas fériée dans les pays protestants d'Europe du Nord.
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Sources : Encyclopédie Universalis ; Wikipedia (Toussaint) ; Église catholique en France ; Code du travail français, art. L.3133-1.